Thomas d'Aquin
I
Lorsque nous célébrons la fête de saint Thomas et que nous saluons, comme il se doit, le patron des études théologiques, lorsque nous le recevons dans notre méditation, la première chose sur quoi nous pourrions réfléchir est la vénération des saints dans la tradition catholique. Elle est spécifiquement catholique à l'intérieur de la chrétienté d'Occident, et cela pour de bonnes raisons. Mais nous devons comprendre ce que signifie en fait cette vénération des saints, quitte à devoir reconnaître que, sur ce point, nous ne sommes plus aussi catholiques que nous le supposons.
La vénération n'est pas seulement le souvenir historique d'un passé humainement et ecclésialement important ; c'est une relation réelle et véridique avec une personne vivante, qui est accomplie et qui, de ce fait, reste présente et puissante : la vénération des saints est un acte de foi, d'espérance et d'amour, une implication dans le Royaume de Dieu déjà commencé, dans son achèvement. Or là, nous avons tous, ou la plupart d'entre nous, de la peine à suivre : quant à nous, aujourd'hui, cela ne nous convient pas du tout. La religion s'est curieusement centrée sur Dieu. Parce que le mystère absolu n'existe qu'une seule fois, parce que la religion est devenue pour nous l'approche de cet abîme de l'infini radical et de l'incompréhensible absolu, parce que les morts sont incroyablement morts et absents, parce que le monde des hommes est devenu fragile, terriblement fini et profane en toutes choses, les saints ont disparu dans un jadis lointain, sont effacés dans la mort. Et dans la mesure où nous ne nions pas leur présence, ils sont pourtant engloutis et disparus dans cette unique parole que dit encore notre religiosité : en Dieu. Or, cela n'est pas du tout catholique. Et ce qu'il y a de vieillot dans la tradition catholique de la vénération des saints est quelque chose qui ressemble en fait à un but lointain de notre propre développement religieux, à un futur supérieur qui est devant nous : réaliser d'une manière vraie, authentique et vivante qu'ils existent, qu'ils sont vivants, puissants, plus proches de nous que jamais, qu'ils ne sont pas absorbés par ou en Dieu mais confirmés par Lui, qu'il est véritablement le Dieu des vivants et non des morts, qu'on ne sombre pas lorsqu'on s'en approche mais qu'on atteint alors sa propre plénitude et sa pleine autonomie, que le vrai Dieu n'a pas besoin de déposséder, que la vénération des saints n'est pas un polythéisme masqué ni la forme puérile d'une piété qui n'a pas encore eu accès à la vraie puissance et au terrible mystère de Dieu, mais la maturité même de la relation chrétienne à Dieu.Car dans cette maturité, la créature sait qu'elle ne disparaît pas dans l'abîme de Dieu lorsqu'elle se donne à Lui, mais que c'est alors qu'elle a vie et valeur. Elle peut trouver la créature en Dieu, car elle est recueillie en lui, mais pas absorbée, et en découvrant la créature en Dieu, dans sa perfection, dans ce qu'a de définitif l'autorévélation de Dieu à cette créature, cette découverte est un acte proprement religieux qui appartient à la maturité de la relation à Dieu. Ce que la créature découvre ainsi en Dieu, ce qui en elle est admiré, vénéré, et qui est reconnu comme éternellement valable, ce qui est amoureusement recueilli d'elle, n'est pas une survie imaginaire, où cette créature parfaite se glisserait comme une sorte de fantôme intermédiaire entre Dieu et nous, mais est exactement l'éternité de son temps, l'irréfutable validité de la vie qu'ils ont vécu ici. De même qu'en Jésus, l'anamnèse de notre retour sur une histoire ancienne et l'appel au Seigneur élevé en gloire sont deux moments d'un seul et même processus, - car s'il n'était pas le glorieux, son histoire aurait sombré dans un passé passager, et s'il n'était pas l'être historique devenu définitif en tant que tel, qui a son éternité comme vie unique, il ne pourrait être invoqué que comme une idée ou comme un nom vide ou comme une puissance imprévisible, inconnue -, nous connaissons les saints par leur histoire et nous les invoquons comme illustres parce que leur histoire est leur achèvement même.
II
Si maintenant nous choisissons dans la physionomie spirituelle de saint Thomas quelques traits particuliers, dont nous savons qu'aujourd'hui encore ils peuvent être, à leur façon, une bénédiction, et si nous les adoptons en toute vénération, alors nous sommes conscients de ce que ces choix indicatifs ont d'arbitraires et nous savons que chacun est libre de préciser, en adoptant d'autres perspectives, l'image du saint. Disons donc sous cette réserve :
1. Thomas est sobrement objectif. Tous l'ont déjà senti, qui ont quelque peu fréquenté la Somme. Son ton est tranquille, presque silencieux, il ne cherche pas à impressionner. Il ne croit pas utile de rendre plus grande, par de grands mots, la grande chose dont il traite. Parce que ce n'est pas possible. Il ne manifeste presque pas de préférence pour des thèmes théologiques particuliers. Le tout lui importe et donc chaque détail. Aussi n'est-il pas aveuglé par les détails ; il pense toujours à partir du tout et en direction du tout. Comme il ne veut pas impressionner alors qu'il est lui-même impressionné par la chose, comme il la médite encore et s'approprie la réalité de ce qu'il veut transmettre aux autres par la parole, il se parle presque à lui-même, silencieux, économe, patient avec lui-même et avec la chose, courtois à l'égard de ses adversaires, dans la mesure où il en a et où il peut en avoir face à la densité intérieure et à l'étendue de son esprit. Il est le systématicien qui envisage toujours le détail à l'aide des derniers principes clairement établis, mais comme il est objectif, le détail n'est pas réduit à une simple occasion de déclamer les principes : le détail est examiné avec une diligente attention même lorsqu'il ne s'accorde pas, à première vue, avec les grands motifs de sa pensée. Dans cette sobriété objective se cache la retenue, la pudeur virile qui va à l'âme, le désir de lumière éternelle qui continue à briller dans l'immédiat, et la conscience de ce qu'en théologie la connaissance n'est vraiment théologique que pour autant qu'elle demeure consciente de son caractère provisoire et inadéquat. Thomas, un homme à la pensée sobre et objective.
2. Pour Thomas sa théologie est sa vie spirituelle et sa vie spirituelle est sa théologie. On n'observe pas encore chez lui cet insupportable écart, que l'on retrouve si souvent dans la théologie postérieure, entre la théologie et la vie spirituelle. Il pense la théologie parce qu'il en a besoin, dans sa vie spirituelle, comme d'un présupposé essentiel, et il la pense de telle sorte qu'elle puisse être "existentiellement" importante ; dans sa vie spirituelle (que l'on songe aux hymnes eucharistiques) il ne retourne pas à un état primitif, comme s'il n'avait jamais pratiqué la théologie ; il ne croit pas que la vie spirituelle se développe nécessairement le mieux dans un climat simpliste, c'est-à-dire de paresse intellectuelle et de médiocrité spirituelle. Il serait impensable que lui, le savant théologien, nourrisse sa vie spirituelle, comme s'en contenterait quelque brave Père, avec une littérature de troisième rang faite des pieuses imaginations d'une nonne qui prend ses fantaisies, en toute bonne foi, pour des révélations divines. Et alors que le plus souvent, nous ne lisons que sa Somme, nous ne devons pas oublier qu'il se reconnaît lui-même avant tout comme interprète des Saintes Ecritures, et que cet office était un office scientifique et spirituel tant pour lui-même que pour les autres. Il dit et compose des hymnes dans lesquels se conjuguent la profondeur, le sérieux et la simplicité, et qui sont à la fois sa théologie et sa vie spirituelle. Aujourd'hui, les ouvrages scolaires étant insuffisamment spirituels et les livres de spiritualité insuffisamment théologiques, nous courrons constamment le danger de considérer la théologie comme un fastidieux obstacle sur la voie vers le sacerdoce, qu'il faudra bien franchir, et de voir notre vie spirituelle et notre prédication se réduire des ruisselets dérivés d'une littérature secondaire pieuse, au lieu de se nourrir des Ecritures et de la haute théologie des Pères et des grands théologiens. Chez Thomas, la théologie et la vie spirituelles sont encore vraiment réunies.
3. Thomas est le mystique de l'adoration du mystère au delà de tout énonciabilité. Thomas n'est pas de l'avis que la théologie, ayant trait au mystère infini de Dieu, puisse être un discours imprécis et vague. Mais il n'est pas non plus d'avis que le langage précis de la théologie doive donner l'impression qu'on aurait réussi à savoir et qu'on aurait inscrit le mystère de Dieu dans le cercle subtil des concepts théologiques. Thomas sait que la plus haute précision et la sobre objectivité de la vraie théologie n'a finalement qu'un seul but : celui de forcer l'homme à s'arracher aux claires évidences de son existence pour l'introduire au mystère de Dieu, où il ne comprend plus mais est saisi, où il ne raisonne plus mais adore, ou il ne domine plus mais est lui-même dominé. Ce n'est que là où la théologie des concepts concevants se dénonce au profit d'une théologie de la saisissante incompréhension, qu'elle est de la théologie. Sinon elle n'est qu'un bavardage humain, aussi vrai puisse-t-il être. Le "Adoro Te devote, latens Deitas, quae sub his figuris vere latitas" ne doit pas être constamment récité sur un ton lyrique, mais doit être reconnu comme le principe de toute pensée et de toute connaissance théologique. Comme cela est non seulement maintenant mais pour l'éternité et que, même là où nous connaissons comme nous sommes connus et où nous voyons face à face, le Contemplé, l'Aimé, l'Adoré demeureront un mystère éternel qui comme tel pénètre le cœur mais n'en devient pas plus petit, mais plus incompréhensible et plus dévorant que lorsqu'il ne se montre que dans des signes et des symboles, il ne peut pas en être autrement dans la "theologia viatorum" : elle doit être une initiation à l'expérience du mystère, certes d'un mystère qui s'est approché. Le paresseux, celui qui manque d'esprit et de cœur, l'indolent, ne doivent pas déclarer que tout ce qui se dit en théologie n'est que de la paille, comme l'a dit Thomas. Mais si l'homme doué d'esprit et de cœur, d'ardeur et d'énergie n'avait pas ressenti, même en théologie, la douleur mortelle et vivifiante que Thomas a ressentie, que tout ce qui est dit en théologie n'est que "paleae", il n'aurait pas fait de la théologie à la suite de Thomas ; sa théologie aurait été intelligente mais pas pneumatique, ce ne serait pas un vrai thomisme.
Thomas vit, il vit sa vie auprès de Dieu : en Dieu sa vie est toute pure et elle vaut par sa transparente pureté ; elle demeure la sienne et pourtant elle est ouverte sur l'Infini de Dieu et sur l'incommensurable diversité d'autres vocations. C'est pourquoi chaque véritable croyant peut dire : Saint Thomas, priez pour moi !
Traduction : Philibert Secretan
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