Auteur de plusieurs études de philosophie médiévale, R. Schönberger présente ici la Somme contre les Gentils de S. Thomas d'Aquin. Après une brève introduction qui esquisse les circonstances et le propos de la Somme contre les Gentils (p. 7-16), cet ouvrage consiste dans un exposé détaillé du contenu doctrinal des quatre livres de la Somme (p. 17-214). L'exposé prête une attention particulière aux structures internes de cette œuvre, afin d'éclairer la méthode de S. Thomas et les voies de son argumentation, en cherchant à éviter les réductions qu'une lecture sélective ou sectorielle entraîne trop souvent. Sur le fond, R. Schönberger note le caractère "indubitablement théologique" de la Somme contre les Gentils (p. 77), en faisant valoir les rapports de la foi et de la raison dans la synthèse de S. Thomas (p. 17-28). La lecture proposée cherche à réunir l'intérêt historique pour la Somme et la valeur doctrinale que cette oeuvre revêt pour notre réflexion aujourd'hui (p. 215). Au terme de sa présentation, R. Schönberger explique que la Somme contre les Gentils présente un caractère universel : S. Thomas n'a pas voulu y exposer tous les éléments de la foi chrétienne de façon exhaustive, mais "les contenus essentiels" du christianisme (p. 217). Il ne faut donc pas attribuer à cette œuvre un but différent de celui qu'indique S. Thomas lui-même, à savoir "l'intelligibilité de la foi chrétienne" (p. 218).
Malgré la qualité de la présentation de R. Schönberger, il nous semble que les sources et le contexte historique des problèmes traités sont trop peu mis en valeur, sauf pour la question de l'éternité du monde (p. 90-94). Ainsi, par exemple, la discussion des rapports de la foi et de la raison ne fait aucune référence au débat qui, sur ce point, oppose S. Thomas à S. Bonaventure et à d'autres auteurs. Concernant la méthode, l'A. ne montre pas suffisamment en quoi consistent les verisimilitudines que S. Thomas met abondamment en œuvre au quatrième Livre (p. 27-28, 174-176). Cela aurait permis de mieux préciser comment il faut saisir la "convergence" de la rationalité humaine et de la foi chrétienne (p. 20). En outre, la valeur proprement spéculative de la réfutation des erreurs, qui est pourtant tout à fait centrale dans le propos de la Somme contre les Gentils, n'est pas développée. Les références aux autres œuvres de S. Thomas ne sont pas absentes, mais elles sont rares. Ainsi, par exemple, l'A. fait bien observer que l'éternité constitue le premier attribut divin étudié par la Somme contre les Gentils (p. 44), mais il ne signale pas que cette place fondamentale sera occupée dans la Somme de théologie par l'attribut divin de simplicité, ce qui modifie l'organisation du traité de Dieu et constitue un important élément d'appréciation. Les structures sont bien détaillées mais, là encore, il nous semble que R. Schönberger a manqué certains éléments essentiels des articulations de la Somme. Par exemple, l'introduction du deuxième Livre expose clairement la distinction des opérations immanentes et des opérations transitives (p. 76), mais sans voir que, pour S. Thomas, "la première de ces opérations est la raison de la seconde et la précède naturellement" (Livre II, ch. 1) : c'est pourtant ce rapport qui rend compte de l'ordre des deux premiers Livres.
Concernant le contenu doctrinal enfin, la présentation des trois premiers Livres de la Somme nous paraît mieux réussie que celle du quatrième Livre. L'exposé de la foi trinitaire et de la christologie aurait gagné à prendre en compte les traits propres de la méthode théologique de S. Thomas, ses sources, les motifs théologiques de la structure donnée aux traités du quatrième Livre et leur propos spécifique, qui font ici défaut. L'intention du traité trinitaire et christologique est ainsi peu honorée (pour la doctrine trinitaire, voir notre exposé dans la Revue Thomiste 96 [1996] 5-40). En outre, concernant la foi trinitaire, l'A. prête une grande attention à la doctrine du Verbe (p. 176-180), mais il ne mentionne qu'en passant la doctrine pourtant remarquable de l'Amour (p. 184). D'autres précisions auraient été souhaitables, par exemple pour expliquer en quel sens il faut entendre que le péché originel "n'est pas un péché personnel" (p. 193). Enfin, concernant la transmission de l'oeuvre, l'A. explique que la Somme contre les Gentils est l'ouvrage de S. Thomas le mieux attesté dans la tradition manuscrite après la Somme de théologie et le traité Contra errores Graecorum (p. 7). Cela n'est pas exact : d'une part, la Somme contre les Gentils est mieux attestée que le traité Contra errores Graecorum ; d'autre part, la première ou la seconde place doit revenir au traité De rationibus fidei.
En conclusion, l'ouvrage de R. Schönberger constitue une bonne introduction aux contenus de la Somme contre les Gentils, et il présente l'avantage de fournir un aperçu de l'ensemble des quatre Livres. Mais les limites théologiques et historiques nous empêchent d'y trouver une interprétation complète de la première Somme de S. Thomas.
© Revue Thomiste 102 (2002) 494-495 Gilles Emery OP
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