Le thème des passions du Christ est peu fréquent dans la littérature théologique. Bien que S. Thomas lui ait fait place dans sa christologie, ce thème est aussi souvent négligé dans les études thomistes. Il fallait une recherche de théologie historique, replaçant l'examen de cette question dans l'ensemble de la théologie de S. Thomas d'Aquin et dans le mouvement théologique du XIIIe siècle, pour en manifester l'intérêt et la valeur. Dans ce but, l'ouvrage de Paul Gondreau présente une étude historique et spéculative de la Question 15 de la Tertia Pars de la Somme de théologie. Il s'agit des defectus que le Christ a assumés dans la nature humaine : les faiblesses du corps et, principalement, celles de l'âme. Cette recherche théologique concerne donc la passibilité du Christ, dans toute l'étendue que S. Thomas donne à ce terme. En soulignant le contenu anthropologique et sotériologique des passions du Christ, cette étude manifeste un trait tout à fait original de la christologie de S. Thomas.
L'ouvrage comporte six chapitres. Les deux premiers sont consacrés aux sources de S. Thomas (p. 35-135). On y découvre l'influence prédominante de S. Augustin et de S. Jean Damascène, mais aussi la présence d'autres auteurs patristiques (Némésius d'Emèse notamment) et d'auteurs médiévaux (Alexandre de Halès, S. Albert en particulier). Le troisième chapitre (p. 136-189) offre une réflexion de christologie fondamentale concernant les passions. Nous entrons ici dans la théologie spéculative. P. Gondreau y détaille cinq principes théologiques qui guident la réflexion de S. Thomas sur les passions du Christ : la dignité divine de la personne du Christ, la pleine intégrité de la nature humaine du Christ, la sainteté du Christ exempt de péché, la finalité économique de l'incarnation ("principe d'économie" : pour notre salut) et la perfection du Christ ("principe de perfection", découlant de l'union hypostatique), et enfin la "convenance" des faiblesses assumées par le Fils de Dieu. Ce chapitre fournit un ensemble de critères de grande valeur pour aborder la christologie de S. Thomas. P. Gondreau analyse ensuite l'enseignement de S. Thomas sur l'âme passible du Christ, dans la perspective du réalisme de l'incarnation, puis sur la qualité morale des passions du Christ (p. 191-374). Un dernier chapitre détaille enfin la doctrine de S. Thomas sur certaines passions du Christ en particulier : la douleur, la tristesse, la crainte, l'admiration ou l'étonnement, la colère (p. 375-455).
A la suite d'Aristote, S. Thomas considère les passions comme une composante nécessaire de la vie vertueuse et du bonheur humain, sans aucune dépréciation : à ce titre, par nature, les passions sont bonnes, bien que dans sa théologie morale S. Thomas prête aussi une grande attention au mal qui peut affecter les passions. C'est la raison pour laquelle S. Thomas répète constamment que "les passions sont dans le Christ d'une autre façon qu'en nous", car le Christ a connu les passions dans une parfaite sainteté (ch. 5). On découvre ici, de manière très frappante, les retentissements de l'anthropologie en christologie : à la différence d'autres théologiens pour qui le rôle de la vertu se limite à "soumettre les passions", S. Thomas fait valoir la profonde synergie de la raison et de la sensibilité dans l'activité vertueuse du Christ.
Au regard de l'historien, comme le montre P. Gondreau, l'intérêt de S. Thomas d'Aquin pour les passions du Christ n'a pas de parallèle comparable chez ses contemporains (p. 375). En outre, l'étude des œuvres de S. Thomas montre que ce dernier a accordé une place toujours plus grande aux passions du Christ, et que sa pensée connaît ici une notable évolution : tandis que, dans ses premières œuvres, S. Thomas reconnaît à l'âme du Christ une passion à cause du corps, dans ses œuvres de maturité il affirme sans hésitation une passion et une souffrance de l'âme du Christ en vertu de son opération propre (passio animalis), c'est-à-dire une passion qui tient aux mouvements propres de l'âme du Christ (ch. 4 et ch. 6). Contre toutes les formes de stoïcisme et de docétisme, S. Thomas a enrichi la théologie chrétienne en éclairant la vérité psychique des passions et leur valeur salvifique dans le Christ.
Dans l'ensemble de sa recherche, P. Gondreau manifeste non seulement une grande érudition historique et un profond sens théologique, mais il montre aussi un constant souci pédagogique, afin de rendre accessible une pensée dont la méthode et les concepts sont souvent étrangers aux lecteurs de notre temps. Le lecteur pourra observer que, à plusieurs endroits, après avoir montré la valeur et la cohérence de la pensée de S. Thomas, P. Gondreau lui reproche discrètement d'avoir placé une emphase excessive sur la gloire de l'âme du Christ avant Pâques, notamment sur les perfections de sa connaissance. Ces remarques relèvent moins d'une exégèse que d'une interprétation de S. Thomas, et elles exigeraient sans doute une autre étude. Elles ont néanmoins le mérite d'attirer l'attention sur le lien étroit qui réunit l'activité cognitive du Christ et l'activité vertueuse engageant la sensibilité : ces deux aspects de la "psychologie" du Christ ne doivent pas être séparés. En conclusion, P. Gondreau ne s'est pas limité à répéter S. Thomas, mais il présente une lecture historiquement documentée et théologiquement réfléchie. De ce point de vue, comme le note le P. Jean-Pierre Torrell dans sa Préface (p. 16), cette recherche est exemplaire.