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Pierre-Yves MAILLARD, La vision de Dieu chez Thomas d'Aquin. Une lecture de l'In Ioannem à la lumière de ses sources augustiniennes, (Bibliothèque thomiste 53), Paris, J. Vrin, 2001, 350 p.

On sait la place centrale que la vision de Dieu occupe dans la théologie de S. Thomas et dans sa conception de la vie chrétienne. Pour en préciser les harmoniques, l'étude de P.-Y. Maillard expose la présence du thème de la vision dans la Lectura super Ioannem de S. Thomas, en cherchant à déterminer aussi exactement que possible les contours et la profondeur de l'influence qu'y exerce S. Augustin. La valeur de cette recherche est étroitement liée à sa méthode : l'enquête se limite à une œuvre en particulier (le commentaire de S. Thomas sur l'évangile selon S. Jean), en considérant un thème déterminé (la vision) sous un aspect précis (la présence des Tractatus de S. Augustin dans l'exégèse de S. Thomas). Les nombreux passages étudiés sont organisés suivant un regroupement des thèmes, soigneusement replacés dans leur contexte et exposés avec un soin minutieux qui fait l'admiration du lecteur.

L'introduction de cette étude présente l'In Ioannem de S. Thomas et les Tractatus d'Augustin sur Jean, ainsi que la conception thomasienne de l'exégèse scripturaire (p. 23-83). Cette introduction n'apporte guère d'éléments nouveaux, mais elle fournit un bonne synthèse de l'état de la recherche. La première partie examine ensuite la vision de Dieu par les hommes : la connaissance comme vision dans l'In Ioannem, le thème de la "vision de Dieu ici-bas" chez S. Augustin et dans l'In Ioannem de S. Thomas, puis la vision de Dieu dans la patrie (p. 89-221). L'A. explique notamment la noétique que Thomas met en œuvre dans son commentaire et ses fondements métaphysiques (participation), en soulignant la méthode de l'expositio reverentialis dans laquelle S. Thomas atténue sa critique envers Augustin, en vue de faire ressortir la part de vérité qu'il reconnaît chez le docteur africain. Ainsi, S. Thomas écarte la doctrine augustinienne de l'illumination au profit de la noétique aristotélicienne, et il saisit la vision de Dieu par les yeux du coeur ici-bas comme un effet de la pratique des vertus, c'est-à-dire comme un effet de la charité et surtout de la foi qui prépare et anticipe la vision. Cette première partie s'achève par un sobre exposé sur la vision de Dieu dans la patrie, où S. Thomas suit S. Augustin pour souligner un certain état d'incomplétude du bonheur de l'âme avant qu'elle ne soit réunie à son corps par la résurrection, mais n'en tire pas la conséquence d'un accroissement essentiel de la béatitude par la résurrection. S'appuyant sur Augustin encore, Thomas d'Aquin enseigne que les ressuscités verront corporellement les corps glorieux, de telle sorte que les sens participent à la vision (p. 194-200). L'A. ne manque pas de signaler à ce propos le débat agité sur la vision au XIIIe siècle, en notant la place qu'y occupe S. Thomas (p. 205-221).

La seconde partie expose le thème de la vision du Père par le Christ, puis la vision du Christ par les hommes (p. 227- 286). Concernant la vision du Père par le Fils éternel, P.-Y. Maillard souligne l'important héritage augustinien qui anime l'enseignement de S. Thomas (similitude, réception de la science du Père par la génération éternelle, égalité des personnes divines), mais aussi l'approfondissement que S. Thomas apporte à ce thème en faisant valoir sa propre doctrine du Verbe (p. 235). Concernant le Christ en son humanité, l'A. note que S. Augustin ne parle pas explicitement d'une vision immédiate de Dieu par Jésus (p. 251-252). Lorsque S. Thomas reconnaît au Christ, en son humanité, la vision bienheureuse de Dieu, il ne situe pas sa réflexion au même plan qu'Augustin et ne cherche pas à s'appuyer sur ce dernier (p. 253-254). Quant à la vision du Christ par les hommes, S. Thomas insiste davantage que S. Augustin sur l'aspect glorieux que présente la vision corporelle de Jésus (p. 271) et, lorsque S. Thomas traite l'entrée dans la gloire, les emprunts à S. Augustin se révèlent plus rares (p. 280). A la différence de S. Augustin, S. Thomas prête une plus grande attention à la valeur glorieuse de l'incarnation, des actes de la vie du Christ et de sa passion en particulier (p. 280-286).

Le premier résultat de cette étude consiste sans doute dans la démonstration de la place centrale que le thème de la vision occupe dans l'exégèse biblique de S. Thomas. P.-Y. Maillard établit de façon convaincante que le rôle fondamental de la vision de Dieu chez S. Thomas est inséparable de sa lecture du quatrième évangile. Le second résultat réside dans le "dialogue incessant" que S. Thomas mène avec S. Augustin (p. 287) et que cette recherche présente avec un remarquable luxe de détails : l'A. ne s'est pas limité aux citations et mentions explicites de S. Augustin, mais il a aussi considéré de très nombreux passages où S. Thomas s'inspire d'Augustin en négligeant de l'indiquer. L'étude précise des textes conduit à conclure que "l'Aquinate procède à une consultation directe des œuvres du docteur africain lors de son dernier enseignement parisien, et qu'un exemplaire des Tractatus se trouve très vraisemblablement sur sa table lorsqu'il prépare, en 1270, son cours sur l'évangile de Jean" (p. 290). Dans l'ensemble, renonçant à faire explicitement état de ses divergences avec Augustin, Thomas d'Aquin se montre davantage soucieux de souligner son accord avec ce dernier et l'invoque principalement lorsqu'il juge que celui-ci fournit un appui ou un guide pour sa propre lecture (p. 292). En proposant une lecture du quatrième évangile qui s'inspire des Tractatus, "Thomas procède en fait à une nouvelle interprétation d'Augustin" (p. 293). L'influence augustinienne se joint en effet à de nombreuses autres sources patristiques, philosophiques et théologiques : "Moins novateur peut-être qu'on ne l'a cru parfois, Thomas se distingue alors avant tout par sa capacité à maintenir sa doctrine de façon unifiée au centre d'un faisceau d'influences extrêmement variées" (p. 296).

L'étude de P.-Y. Maillard constitue ainsi une recherche de valeur qui, grâce à une minutieuse analyse, enrichit notre connaissance de l'exégèse de S. Thomas. On aurait peut-être souhaité, en conclusion, une reprise spéculative du thème de la vision ainsi qu'un regard plus large sur les rapports de l'exégèse biblique et de la théologie spéculative, mais l'A. s'est tenu par méthode à un strict exposé du texte de la Lectura sur Jean. Ainsi que l'observe le P. Jean-Pierre Torrell dans sa Préface (p. 14), ce genre d'études est celui que l'on souhaite voir se multiplier en vue d'aboutir à une meilleure appréciation de la situation exacte de S. Thomas dans l'histoire de la pensée.
Fr. Gilles Emery O.P.
© Revue Thomiste 102 (2002) 492-494.
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