Thomas LINSENMANN, Die Magie bei Thomas von Aquin, (Veröffentlichungen des Grabmann-Institutes, 44), Berlin, Akademie Verlag, 2000, 344 p.
Les théologiens qui étudient S. Thomas prêtent généralement peu d'attention à son examen, pourtant étendu, des pratiques superstitieuses. Quant aux travaux d'histoire des mentalités et des pratiques médiévales, ils manifestent souvent une connaissance discutable de la pensée théologique de S. Thomas sur ce sujet. Partant de ce constat critique, Th. Linsenmann veut proposer une étude théologique de l'enseignement de S. Thomas sur la magie . L'ouvrage présente tout d'abord la pensée que S. Augustin livre au moyen âge (De civitate Dei, De doctrina christiana, De divinatione daemonum : p. 31-98), en prêtant une attention spéciale au thème du " pacte avec les démons ". En notant la vive polémique de S. Augustin contre les pratiques divinatoires et magiques, l'A. souligne son propos catéchétique et apologétique. Le thème du pacte, dans ce contexte, associe les démons aux divinités païennes et vise la religiosité polythéiste ou syncrétiste (le médiévaux, plus éloignés du polythéisme, saisiront mal cet arrière-plan et trouveront souvent chez Augustin l'idée d'un pacte avec Satan). La thèse augustinienne du pacte, suivant l'A., n'est pas très précise et ne doit pas être exagérée : elle constitue une métaphore pour exprimer un système de communication des magiciens avec les démons (p. 96-97). La seconde partie de l'ouvrage examine l'enseignement de S. Thomas, en suivant l'ordre chronologique de ses œuvres (p. 99-329) : le commentaire des Sentences, la Somme contre les Gentils, puis les opuscules (parmi lesquels une place spéciale revient à l'enseignement rigoureux et très bien construit du De sortibus, p. 178-216). Mais c'est à la Somme de théologie que l'A. consacre la plus grande section de son étude (p. 227-329) : l'opération des bons anges et des démons sur les corps et les facultés sensibles de l'homme, l'influence des corps célestes, la prière et les vices opposés à la vertu de religion. La conclusion de cet ouvrage offre une brève synthèse de la "magiologie" de S. Thomas (p. 329-342).
Les pratiques étudiées ici, dont S. Thomas offre plusieurs classifications différentes, sont très variées et l'A. peine un peu dans sa tentative de les organiser sous le thème de la "magie". Th. Linsenmann définit la magie comme l'ensemble des tentatives humaines de connaître ou d'effectuer certaines choses au-delà des capacités naturelles de l'homme, avec l'aide d'êtres supérieurs qui sont moralement opposés à Dieu (les démons) : le recours aux démons constitue un trait essentiel de la magie (p. 27, 176, 279, 283, 330-331). L'application de cette définition aux divers thèmes traités (sorts, divination et astrologie, superstitions variées, sorcellerie) n'est pas toujours très aisée, puisqu'il faut également tenir compte d'une double distinction : la nature ou l'efficacité de certaines actions et leur caractère peccamineux (toute pratique des sorts n'est pas de soi mauvaise, ni toute considération des astres), ainsi que l'intervention des démons et leur invocation par les hommes. Parmi les traits caractéristiques de l'enseignement de S. Thomas, l'A. retient en particulier la nette distinction de la divinisation (incluant l'astrologie) d'une part, et de la sorcellerie d'autre part : S. Thomas s'est surtout intéressé à la divination, en accordant la plus grande attention à l'astrologie, tandis que la sorcellerie (prodiges accomplis par les démons, maléfices attachés à des amulettes, etc.) ne reçoit qu'une attention fort marginale dans son enseignement. S'il admet bien l'existence de la sorcellerie, S. Thomas montre ici une grande sobriété, très éloignée des outrances que développera le Malleus maleficarum (on ne trouve rien, chez S. Thomas, sur le thème du sabbat des sorcières, le commerce sexuel des sorcières et des démons, les rites où le sang est versé, etc.). Ce n'est que par une lecture sélective des textes, saisis hors de leur contexte (notamment pour ce qui touche la pensée précise de S. Thomas sur le pacte explicite ou tacite avec les démons), que la "chasse aux sorcières" a pu exploiter l'enseignement de S. Thomas (p. 340- 341). Th. Linsenmann montre cependant que S. Thomas demeure un homme de son temps : il ne met pas en cause l'influence néfaste du "mauvais œil" dont on cherche à se protéger (p. 272-273, 314), il reprend l'étrange thème du succubus (p. 338, cf. notamment Ia, q. 51, a. 3, ad 6), etc. Les explications de S. Thomas témoignent en outre d'une très bonne connaissance de certaines pratiques, la géomantie par exemple (p. 197). Suivant l'A., les descriptions offertes par S. Thomas ne se fondent pas seulement sur sa documentation littéraire, mais sur une connaissance directe de nombreuses pratiques de son temps. Rien ne permet d'estimer que S. Thomas ait lui-même exercé de telles pratiques : il considère plutôt la magie comme un élément important du monde dans lequel il vit (p. 170, 272-273). Du côté de l'astrologie enfin, qui occupe la place principale parmi les formes de divination, l'A. n'a pas de peine à montrer que S. Thomas offre un jugement beaucoup plus nuancé que S. Augustin, sans qu'on doive considérer l'Aquinate comme un ami de l'astrologie (p. 332). S. Thomas admet que les astrologues puissent prédire vraiment de nombreux événements, en distinguant clairement un recours licite et un recours illicite à la consultation des astres. La cosmologie aristotélicienne joue ici un rôle déterminant.
Sur le fond, Th. Linsenmann montre que la pensée de S. Thomas concernant la "magie" dépend de son enseignement sur l'action des démons et, pour l'astrologie, de son enseignement sur l'influence des corps célestes. C'est donc dans l'angélologie et dans la doctrine du gouvernement divin qu'il faut chercher les fondements de la pensée de S. Thomas (p. 227-273). Les explications de l'A. auraient peut-être été plus claires si, sans se limiter aux mentions de l'action des démons et des corps célestes, il avait étudié plus profondément les propriétés exclusives de l'action divine et les prérogatives de l'intelligence et de la volonté de l'homme. La délimitation du domaine propre de la nature joue en outre un rôle important dans le jugement sur les pratiques étudiées ici : il faudrait alors mieux préciser quel est le domaine des opérations de la nature. En rassemblant les textes de S. Thomas concernant la magie, la divination et la sorcellerie, l'ouvrage de Th. Linsenmann a le mérite de montrer que S. Thomas a prêté une grande attention à de nombreuses questions qui pourront surprendre certains lecteurs aujourd'hui : S. Thomas s'est appliqué à décrire et à organiser un nombre étonnant de pratiques, à les expliquer avec soin et à en préciser la qualification morale. Bien qu'il recueille certains principes doctrinaux, l'A. fournit pourtant une compilation de textes plutôt qu'un véritable exposé théologique. Sur le plan historique, on doit regretter que l'A. ait négligé les sources de S. Thomas (S. Augustin mis à part). Sur le plan théologique, si l'on veut montrer l'actualité de la pensée de S. Thomas, comme l'A. le souhaite, il nous semblerait préférable de mieux mettre en valeur les principes directeurs de la réflexion qui ont guidé le jugement de S. Thomas et qui peuvent éclairer encore le nôtre.
Fr. Gilles Emery O.P.
© Revue Thomiste 101 (2001) 691-692.
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