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Emil DOBLER, Zwei syrische Quellen der theologischen Summa des Thomas von Aquin. Nemesios von Emesa und Johannes von Damaskus, Ihr Einfluss auf die anthropologischen Grundlagen der Moraltheologie (S. Th. I-II, qq. 6-17 ; qq. 22-48), (Dokimion, 25), Fribourg (Suisse), Editions Universitaires, 2000, XXXII + 436 pages.

C'était déjà au P. Emil Dobler que nous devions l'une des principales études sur les sources némésiennes de la psychologie thomiste de l'acte humain (Nemesius von Emesa und die Psychologie des menschlichen Aktes bei Thomas von Aquin, Werthenstein, 1950). Un demi-siècle plus tard, bénéficiant du progrès des éditions et de la recherche concernant Némésius, l'A. a repris à nouveaux frais l'étude ce cette source de l'anthropologie de S. Thomas dans le traité des actes humains et des passions de la Prima Secundae. L'ouvrage examine l'influence du De natura hominis de Némésius, que S. Thomas connaît et cite sous le nom de Grégoire de Nysse dans la traduction latine de Burgundio de Pise, ainsi que les éléments du De natura hominis véhiculés par S. Jean Damascène et recueillis par S. Thomas dans son anthropologie morale. La première partie de cette étude présente Némésius et son oeuvre ainsi que les principaux aspects de sa réception chez Thomas d'Aquin (p. 1-93). La méthode d'exposition comprend trois moments : les sources de Némésius, les textes de Némésius (éventuellement leur reprise par S. Jean de Damas), puis les textes de Thomas d'Aquin qui se réfèrent à Némésius. La deuxième partie (p. 95-284) détaille l'influence de Némésius dans le traité des actes humains de la Prima Secundae (questions 6-17), tandis que la troisième partie (p. 285-416) effectue le même travail dans le traité des passions (questions 22-48). Ces deux parties principales suivent strictement l'ordre des questions et des articles dans lesquels S. Thomas exploite l'héritage de Némésius. Les textes des auteurs considérés (S. Thomas, Némésius, S. Jean Damascène et Aristote principalement) y sont amplement cités sous la forme de tableaux comparatifs : le corps de cette étude présente les traits d'une vaste synopse commentée de ces auteurs. Les résultats sont résumés au terme de chaque section puis repris sous la forme d'un "rapport final" qui constitue la conclusion générale de l'ouvrage (p. 417-427). On trouve encore, en annexe, une traduction allemande des lettres de Grégoire de Naziance adressées à un certain Némésius ainsi que son poème concernant Némésius (p. 429-431).

Cette étude manifeste de façon précise la façon suivant laquelle S. Thomas reçoit de Némésius une anthropologie philosophique qu'il articule étroitement à l'éthique d'Aristote, pour l'intégrer dans sa propre théologie morale. L'A. souligne à plus d'un endroit ce que Némésius lui-même doit à l'Ethique à Nicomaque : c'est principalement en raison de sa fidélité à Aristote que Némésius reçoit une place remarquable chez S. Thomas d'Aquin (p. 245-246). Dans le traité des actes humains en particulier, Némésius n'est généralement cité que lorsque son enseignement concorde avec celui d'Aristote. S. Thomas a trouvé chez Némésius une source où l'aristotélisme était déjà intégré à une réflexion chrétienne (cet aspect reçoit encore davantage de relief si l'on se rappelle que l'Aquinate, comme ses contemporains, attribue le De natura hominis à S. Grégoire de Nysse) ; de cette manière, S. Thomas a pu mettre en valeur la continuité de la veine aristotélicienne qu'il exploite, en l'enracinant dans la pensée de Némésius et de Jean Damascène (p. 245-246, 282-284). L'A. relève cependant l'éclectisme original de Némésius ("un éclectique systématique", p. 292) qui, outre des éléments issus de la tradition médicale et du platonisme, véhicule de nombreux thèmes stoïciens. Cet apport stoïcien contribue de façon notable à l'intérêt de l'exploitation de Némésius par S. Thomas ; l'A. le relève en particulier dans la doctrine des quatre sortes d'affects et dans l'étude de l'objet de la crainte (p. 309-311, 378, 400-401). En reprenant Némésius, S. Thomas intègre donc des éléments fort divers dans un corps de doctrine d'inspiration aristotélicienne.

Dans le détail de ses analyses, E. Dobler met en lumière les diverses formes que revêt l'emploi de Némésius par S. Thomas. De ces divers cas de figure, relevons les suivants : reprise directe de Némésius par S. Thomas, surtout lorsque Némésius relaie Aristote ; choix délibéré en faveur de Némésius plutôt que d'Aristote, lorsque Némésius est plus complet qu'Aristote ou lorsqu'il s'agit de fonder une doctrine en théologie (p. 182-187); recours à Némésius lorsque S. Thomas s'écarte de S. Jean Damascène (par exemple sur le consilium, où S. Thomas préfère l'accent intellectuel de Némésius au point de vue volontariste du Damascène, p. 233-236, 246) ; parfois, à l'inverse, recours à S. Jean Damascène plutôt qu'à Némésius (par exemple dans la définition de la passion, p. 319-320) ; influence intermédiaire de Maxime le Confesseur (p. 255) ; mauvaises citations de Némésius chez S. Thomas (par exemple p. 250) ; clarification de la pensée de Némésius au nom d'Aristote (p. 139), etc. Ces multiples cas de figure (Aristote - stoïciens - Némésius - Jean Damascène - Thomas d'Aquin) sont repris sous la forme de tableaux récapitulatifs au terme des chapitres II et III (p. 274-277 et 402-405). Ils manifestent bien que la seule analyse des sources ne permet pas de rendre compte de leur usage par Thomas d'Aquin, car cet usage ne reçoit son sens et sa valeur que dans la synthèse originale où les sources sont intégrées (cf. p. 91-92).

On trouve dans cet ouvrage, pour la première fois, un aperçu détaillé et complet de ce que S. Thomas doit à Némésius. Dans l'ensemble, cependant, cette recherche demeure plutôt "matérielle". Elle signale les options de S. Thomas, mentionne brièvement ses principales réponses, mais se limite à établir une sorte de vaste synopse commentée, de façon plutôt descriptive, sans entrer très profondément dans l'anthropologie thomasienne où ces sources prennent leur relief. Les enjeux proprement théologiques de l'acte humain et des passions ne reçoivent pas toujours une grande attention. Le travail de synthèse n'est pas complètement mené. Sur le plan bibliographique, les ressources concernant S. Thomas sont parfois maigres et la bibliographie un peu vieillie. Pour l'influence des Pères grecs sur S. Thomas, par exemple, l'A. s'appuie sur une étude de G. Bardy qui date de 1923 (p. 92) ; or de nombreuses autres travaux ont été menés depuis lors. On pourrait avancer de semblables exemples dans le domaine de l'anthropologie de S. Thomas, et même dans celui des éditions des oeuvres de Thomas d'Aquin. Ainsi, par exemple, le Contra errores Graecorum est cité dans l'ancienne édition de Parme (p. 91, note 266), alors que nous disposons de l'édition critique de la Commission Léonine. On ne sait pas quelle édition des Quodlibets de S. Thomas a été utilisée (p. 88-89), mais le texte cité et la numération indiquée montrent qu'il ne s'agit pas de l'édition critique établie par le P. R.-A. Gauthier. Enfin, il aurait été utile de considérer le recours à Némésius chez les devanciers immédiats de S. Thomas (S. Albert en particulier) pour mieux mesurer la contribution originale de S. Thomas.

En conclusion, la recherche d'Emil Dobler enrichit notre connaissance de l'emploi de Némésius d'Émèse par S. Thomas sous plusieurs aspects : les sources de Némésius et sa doctrine, les relais de sa transmission (Jean Damascène, mais aussi Maxime le Confesseur), son utilisation diversifiée par S. Thomas, et les domaines précis de son influence en théologie morale. Malgré le caractère un peu matériel de ce vaste dossier commenté, le livre d'E. Dobler parvient bien à mettre en valeur une source significative de l'anthropologie thomiste.
Fr. Gilles Emery OP

©   Revue Thomiste 101 (2001) 472-473
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