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La question disputée de S. Thomas sur l'union du Verbe incarné suscite depuis longtemps un important débat au sein du [99] thomisme, et elle ne cesse d'attirer l'attention des études de christologie. Dans cette question, en effet, S. Thomas n'affirme pas seulement l'unité de l'être hypostatique et propre du Christ, comme il le fait partout ailleurs, mais il pose également un "être secondaire" (esse secundarium) qui revient au Christ en vertu de sa nature humaine. On sait que les commentateurs, Cajetan en particulier, ont fermement écarté ce qui, dans cet enseignement, pouvait se présenter comme une concession à la thèse scotiste d'un double être du Christ, divin et humain. C'est sans doute, dans l'histoire des interprétations, la plus disputée des questions de S. Thomas! Nous ne manquons pas de travaux sur ce sujet (il faut mentionner en particulier l'étude du P. A. Patfoort, L’unité d’être dans le Christ d'après saint Thomas, Paris 1964), mais l'édition bilingue de cette question par M.- H. Deloffre, moniale de l'Abbaye de Kergonan, est fort bienvenue. Cette édition ne se limite pas au quatrième article qui concerne l'unité d'être du Christ, mais elle présente les cinq articles de la question disputée. L'ouvrage comporte une introduction historique et doctrinale développée (p. 13-78), le texte bilingue des cinq articles (p. 79-149), un important dossier de notes historiques et doctrinales (p. 151-217), une annexe sur la thèse de l'extase d'être (p. 219-229), puis plusieurs tables qui comptent notamment un index thématique et une courte liste bibliographique.

Dans son introduction, M.-H. Deloffre présente brièvement l'histoire de l'interprétation de ce texte chez les thomistes, de Cajetan jusqu'au débats récents, en signalant les principales positions: l'élimination d'un esse créé dans le Christ et la suppléance exercée par l'esse divin, la thèse cajétanienne de la subsistance comme mode qui termine la nature substantielle individualisée, l'intégration de l'existence créée dans l'esse divin de la personne du Verbe, et l'acceptation littérale d'un esse secondaire distinct dans le Christ, tel que l'enseigne l'art. 4 du De unione. La datation tardive de cette question dans l'œuvre de S. Thomas (1272) et son importance pour la christologie thomiste ne font guère de doute: il ne s'agit ni de l'essai malhabile d'un jeune théologien ni d'un "accident" de parcours. L'A. recense encore les sources de cette question, puis présente une analyse de la structure et du contenu des cinq articles (p. 33-77), éclairés par les lieux parallèles chez S. Thomas et chez ses contemporains.

Concernant l'être du Christ, M.-H. Deloffre souligne tout d'abord l'accord substantiel du De unione et des autres œuvres de S. Thomas. Ici, comme ailleurs, S. Thomas cherche surtout à établir fermement l'unité de l'esse hypostatique du Christ, afin de garantir "l’unité du Christ purement et simplement" (p. 63): le Christ possède un seul esse personnel complet (p. 61). Ce n'est qu'après avoir établi cette thèse centrale que S. Thomas, au terme de ses explications, mentionne "un autre être de ce suppôt". Pour expliquer cet esse secondaire, l'A. recourt aux précurseurs de S. Thomas et au genre littéraire de la question disputée. Sur le premier point, elle souligne l'expression "esse humanum" qu'emploie la christologie franciscaine, ainsi que la thèse de l'accidentalité modale déjà présente chez S. Bonaventure (la nature humaine du Christ revêt en quelque sorte la propriété d'un accident, étant substantifiée dans un suppôt d'une autre nature, p. 45-47). S. Albert rejette ce recours à l'accidentalité, comme le fera S. Thomas, mais il distingue l'esse de la nature d'une part et l'esse du suppôt d'autre part, pour affirmer l'unité d'être de l'hypostase du Christ: les deux natures sont unies dans le Christ de telle sorte que l'être de l'une se termine à l'être que produit l'autre (p. 47-50).


Dans le sillage de S. Albert, S. Thomas conçoit le mode d'être de l'humanité du Christ non pas comme une subsistance par soi, un être propre, mais comme une "inexistence" dans le suppôt de nature divine, c'est-à-dire un "exister dans" (p. 63- 64). A la différence de S. Bonaventure et du premier enseignement de S. Thomas, la question disputée De unione n'enseigne pas que la nature humaine du Christ soit substantifiée dans sa personne divine, mais elle affirme à l'inverse que la personne est substantifée [100] (dotée d'un être substantiel) par la nature humaine, sans aucun changement dans la divinité et sans que les deux esse fassent nombre. Suivant l'interprétation de M.-H. Deloffre, c'est à l'application remarquable de la notion dionysienne de substantification, reprise de Bonaventure avec une importante modification, que la réponse de S. Thomas doit son originalité: le Verbe lui-même est "substantifié" à deux plans, ceux de ses deux natures (p. 69-70 et surtout p. 197- 202). Cette expression, qui met en relief le caractère substantiel de l'union de la nature humaine, écarte expressément l'accidentalité modale. Mais, parler de substantification, c'est parler de substance et donc d'être substantiel, au moins par réduction, à titre secondaire car c'est par la nature divine que la personne du Christ est substantifiée de façon pure et simple: "Le suppôt éternel est substantifié (substantificatur) par la nature humaine, en tant qu'il est cet homme" (S. Thomas, De unione, art. 4). L’esse secundarium s’inscrit dans le prolongement immédiat de ce rapport de substantification.

Si l'attention aux sources permet d'éclairer les expressions de S. Thomas, M.-H. Deloffre formule également une hypothèse tirée du genre de la question disputée (p. 26-27, 72-73, 202-203). On observe en effet que, dans les questions disputées, S. Thomas emploie davantage qu'ailleurs le vocabulaire des différentes écoles théologiques que les auditeurs et les intervenants pouvaient utiliser spontanément (cela, ajoutons-le, peut être établi dans d'autres domaines que celui de la christologie). Ainsi, S. Thomas aurait pu être amené à employer, en le modifiant, le vocabulaire de la théologie franciscaine (esse primum, esse humanum, substantificare) pour perfectionner son intuition fondamentale. Cette suggestion paraît éclairante.

L'annexe consacrée à la thèse de l’"extase de l'être" (l'humanité du Christ trouve son être dans l'esse divin de la personne incréée) constitue en réalité une critique serrée des principales difficultés de cette solution: nous serions alors en présence d'une forme (la nature humaine) qui ne donne pas d'être, contrairement aux principes fondamentaux de la métaphysique thomiste, et l'humanité serait actuée par un principe incréé. M.-H. Deloffre juge peu vraisemblable ce "panthéisme réduit à un cas" (A.-D. Sertillanges). Cependant, elle s'applique à montrer les difficultés de cette solution plutôt qu'à relever l'apport positif qu'elle procure; on aurait souhaité une présentation plus équilibrée de la pensée du P. Garrigou-Lagrange. De même, les explications de l'A, soulèvent la question du constitutif formel de la personne, mais laissent cette question tout à fait irrésolue. Si l'on n'accepte pas que ce constitutif soit l'esse, quelle solution faut-il alors adopter? La thèse de l'unité par intégration possède une profonde valeur d'explication et revêt de nombreux avantages qu'il aurait été utile de mieux présenter.

Quant à la traduction, qu'il faut lire avec son annotation érudite, elle est de bonne qualité. La phrase française est souple, sans ces rudesses qu'engendre parfois un langage hautement technique. La traductrice a effectué certains choix dont le lecteur est averti: "esse" se trouve partout traduit par "être", "existere" par "exister", "ens" par "étant", etc. Lusage systématique du mot "réalité" pour rendre plusieurs termes latins concrets (res, aliquid, quod, hoc, etc.) nous paraît peu heureux: pourquoi signifier la chose concrète par un terme dont le mode de signification est abstrait? La traduction emploie fréquemment l'expression "se réaliser" qui présente une connotation discutable. S. Thomas emploie plusieurs fois les expressions "filius dei" et "filius hominis" lorsqu'il distingue les deux natures de la personne du Fils incarné. L'usage des majuscules, dans la traduction, est délicat. Si, dans l'expression "Fils de l'homme", on écrit le mot "Fils" avec une majuscule, cela ne conduit-il pas à signifier la personne de nature humaine plutôt que la nature de la personne? Dans ce cas, la traduction suivante est ambiguë: "Quant au Fils de l'homme, il n'a en commun avec Dieu le Père ni l'hypostase ni la nature" (p. 115); il nous semblerait préférable de conserver alors la minuscule (fils de l'homme), pour suggérer que la distinction concerne ici la nature [101] humaine et non pas la personne ou l'hypostase de cette nature.

En conclusion, la traduction commentée du De unione Verbi incarnati par M.-H. Deloffre constitue un précieux instrument de travail historique et doctrinal qui enrichit notre accès à la christologie de S. Thomas. Sans remplacer une étude approfondie sur les questions traitées par S. Thomas, ce livre constitue un très bon guide de lecture du texte dont il offre la traduction.
                                                                                                                                      Fr. Gilles Emery O.P.
©    Nova et Vetera 2001/1, pp. 98-101.
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