Le chrétien peut être un philosophe : la foi n'empêche pas la réflexion philosophique mais elle la promeut. A. Zimmermann est convaincu de l'actualité de S. Thomas : les questions philosophiques qu'il soulève (qui est l'homme, est-il libre, qu'est-ce que le savoir, que peut-on connaître de la réalité, en quoi consiste le bonheur, quelle est la nature des rapports sociaux ?), la façon de les traiter et les solutions qu'il indique, font de S. Thomas un maître et un partenaire pour notre recherche aujourd'hui. Animé par cette conviction, l'A. propose une introduction à S. Thomas qui, tout en notant le propos théologique du maître dominicain, en présente exclusivement la doctrine philosophique. Un tel exposé ne pouvait pas être exhaustif : l'A. a choisi un ensemble de thèmes qui reflètent ses intérêts personnels et son expérience d'enseignement, en cherchant à illustrer la manière suivant laquelle S. Thomas pose une question d'ordre philosophique, y réfléchit et y répond. Il s'agit ainsi d'une introduction à S. Thomas philosophe, autour de certains thèmes choisis. Un premier chapitre esquisse rapidement les principales étapes de la vie de S. Thomas et signale ses oeuvres principales (p. 19-41). Le conflit entre théologiens et philosophes, durant la seconde moitié du XIIIe s., sert de point de départ à cette introduction. Dressant un beau portrait intellectuel de S. Thomas, l'A. relève sa quête incessante de la vérité dans une rigoureuse honnêteté intellectuelle, mais aussi son tempérament combatif, son attachement à l'Ordre des Prêcheurs, ainsi que le constant progrès de la réflexion philosophique qu'il a menée. Ces traits sont illustrés, au long de l'ouvrage, par de nombreuses observations tirées de la lecture de S. Thomas. L'image qui s'en dégage, sur le plan philosophique, est celle d'un S. Thomas réaliste, exigeant et "humaniste". Les chapitres suivants présentent l'enseignement de S. Thomas dans les principaux domaines de sa réflexion philosophique (p. 42-270). L'exposé prend souvent la forme d'une discussion ou d'une paraphrase d'un texte occupant une place centrale, sur les points traités, dans l'oeuvre de S. Thomas : la foi et le savoir (avec la quatorzième Question disputée De veritate et la Somme contre les Gentils, livre I, ch. 7) ; les sciences et leur division (très bon exposé qui s'appuie sur la Sentencia Libri Ethic. I,1 et le Super Boetium de Trinitate q. 5,1 et q. 6,1) ; la doctrine de l'être (les principales notions sont exposées avec l'opuscule De ente et essentia, mais aussi avec d'autres oeuvres, notamment la première Question disputée De veritate pour les transcendantaux) ; la doctrine de la connaissance (De veritate q. 2, a. 2 et Somme de théologie, Ia, q. 84-86) ; l'homme, et plus précisément son unité, sa liberté et ses facultés appétitives (avec la Prima pars de la Somme de théologie principalement, mais aussi la Sentencia Libri De anima, ainsi que la sixième Question disputée De malo) ; l'agir humain (avec la Prima Secundae principalement : le retour à Dieu, où l'A. considère surtout la loi, la justice, le droit et le gouvernement, ainsi que quelques questions particulières d'éthique). En guise de conclusion, A. Zimmermann présente une brève esquisse de la réception de S. Thomas (sa Wirkungsgeschichte), des condamnations de 1277 jusqu'au renouveau du XXe siècle (p. 271-279). Au terme de l'ouvrage, on trouve un index des textes de S. Thomas qui ont été cités (p. 292-293), ainsi qu'une liste des éditions de S. Thomas, des traductions en langue allemande et de certains ouvrages de référence (p. 282-290).
A. Zimmermann cherche à rendre S. Thomas accessible au lecteur contemporain, en expliquant les notions fondamentales et en précisant les conditions historiques de sa pensée, afin d'éviter les obstacles de méthode et les jugements superficiels. L'originalité de S. Thomas est relevée à plus d'un endroit, par exemple sur la doctrine de l'être (l'ontologie de S. Thomas ne s'accorde pas à la tradition philosophique commune de son temps : p. 134). La présentation de nombreux éléments de doctrine, qui serre étroitement les textes retenus, cherche à restituer la cohérence interne du propos de S. Thomas. Cette méthode présente l'avantage de bien indiquer les problématiques dans lesquelles les explications de S. Thomas trouvent place, mais parfois au risque de répéter le texte de S. Thomas qui structure l'exposé. Plusieurs chapitres prêtent attention au contexte historique (la foi et la raison, les sciences, l'ontologie), tandis que d'autres ne manifestent pas une attention comparable (le chapitre sur l'homme par exemple). L'A. a également opéré des sélections. Ainsi, le chapitre sur l'agir humain (p. 214-270) considère davantage la loi et la justice que la doctrine générale des passions et des vertus. L'étude des rapports entre la foi et le savoir philosophique (p. 42-88) souligne l'harmonie de ces rapports dans la synthèse de S. Thomas ; l'A. y examine la place de la croyance dans le processus humain de connaissance, c'est-à-dire la place de l'assentiment et le rôle de la volonté, mais le caractère théologal de la foi chrétienne paraît absent de cette réflexion. Dans son aperçu de la doctrine de l'être, l'A. expose clairement les notions fondamentales (étant, essence, esse, nature, substance, accident, universaux etc.), en accordant une grande place aux transcendantaux (p. 134-150). Ce chapitre sur l'ontologie présente d'abord le détail des modes d'abstraction, puis explique la structure fondamentale de l'étant au moyen de la notion d'acte, en recourant au rapport que l'être (créé) entretient avec l'esse subsistens. Dans ce contexte comme ailleurs, l'A. ne prête guère d'attention au contexte théologique des questions philosophiques qu'il traite : sans contester la légitimité et la valeur d'une approche proprement philosophique, il nous semble que le propos théologique aurait permis d'éclairer plusieurs thèses philosophiques de S. Thomas (doctrine de Dieu et de la création en particulier). Certaines traductions, enfin, nous paraissent discutables. Ainsi, par exemple, l'A. traduit le terme technique "species", dans la doctrine de la connaissance (species sensible et species intelligible), par le terme allemand "Eindruck" (p. 156, 158). L'A. note bien le rôle actif et le rôle réceptif de l'intellect à l'égard de la species intelligible : l'expression "Eindruck" nous paraît peu appropriée pour rendre compte de ce double aspect. Concernant les éléments biographiques enfin, l'A. assigne tout d'abord la naissance de S. Thomas à l'année 1226 (p. 12), mais il explique ensuite que S. Thomas est né en 1224 ou en 1225 (p. 19). Parmi les sources biographiques principales, A. Zimmermann renvoie à la Vita de Guillaume de Tocco dans l'édition de D. Prümmer (p. 31) ; il serait préférable de se servir désormais de l'édition critique élaborée par C. le Brun-Gouanvic (Ystoria sancti Thome de Aquino, "Studies and Texts 127", Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1996).
L'ouvrage d'A. Zimmermann, comme son titre l'indique, veut fournir une introduction à la lecture de S. Thomas. Ce livre constitue une présentation partielle de la doctrine de S. Thomas : il rendra service pour une première approche des questions traitées mais il n'expose pas dans le détail toutes les notions philosophiques qu'on attendrait d'un exposé complet (logique, cosmologie, psychologie, métaphysique) ; il se limite expressément à un choix de thèmes et ne présente pas le propos théologique de S. Thomas. A. Zimmermann n'explique pas la structure des articles et des questions chez S. Thomas (structure des questions, objections, arguments contra, détermination, réponses) ni la méthode exégétique mise en oeuvre dans les commentaires philosophiques ; ces éléments auraient pourtant pu apporter une aide précieuse pour introduire à la lecture de S. Thomas. L'ouvrage d'A. Zimmermann atteint cependant son but en manifestant l'intérêt, l'originalité et l'actualité de S. Thomas, maître en philosophie tant par le contenu de son enseignement que par son exigeant propos de recherche de la vérité.
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