Dès la première section, "Une jeunesse mouvementée", l'esquisse d'un portrait devient possible. Les incidences sur la famille de Thomas des controverses entre le pape et l'empereur marqueront son sens du rapport entre le spirituel et le temporel. Son choix de l'ordre dominicain est lié à la fois à son penchant pour l'étude, à l'idéal d'unir contemplation et transmission, mais aussi à son désir d'une vie pauvre. La résistance du novice séquestré par sa famille témoigne d'une détermination forte et très sensible qu'on retrouvera en d'autres occasions.
[127] Ce livre devrait mettre fin à une image éthérée de frère Thomas. Car frère Thomas a beaucoup travaillé. Ses écrits résultent d'un labeur éminemment vertueux, appliqué, méthodique, où la curiosité intellectuelle est disciplinée par la rigueur d'un savoir exigeant. Il consent aux exercices académiques de l'époque et répond très souvent aux sollicitations les plus diverses : d'abord l'enseignement dispensé à l'Université puis à ses frères. Ces derniers sont sûrement à l'origine de sa plus célèbre composition, la Somme de théologie. Ensuite, le théologien sait s'engager dans d'âpres polémiques, par exemple, pour défendre le bien-fondé évangélique de la vie religieuse mendiante. Thomas "n'a rien d'un intellectuel timoré" (p. 134), on devine une "sensibilité frémissante qu'il est obligé de contenir" (p. 135). L'auteur n'hésite pas à recourir à l'examen des autographes de Thomas pour conclure que son écriture si personnelle "révèle avec une force irrécusable le tempérament de son auteur" (p. 135). Bien d'autres écrits de circonstance, avis d'expert, travaux demandés par le pape, compositions amicalement rédigées pour son secrétaire, font comprendre la "charité intellectuelle" de ce frère dominicain.
L'auteur insiste sur un aspect moins connu du travail de Thomas : son œuvre de commentateur de la Bible. C'était la tâche principale du "Magister in sacra Pagina" (cf. p. 79s.) et Thomas poursuivra toute sa vie cette inlassable méditation. Elle fait partie intégrante de son œuvre spéculative et une meilleure considération de l'exégèse de Thomas doit aider à comprendre combien cette théologie est animée en son cœur par l'Ecriture.
Il est notoire que saint Thomas a introduit Aristote en théologie. Mais l'avantage d'une présentation globale des œuvres, c'est de déterminer le sens exact d'une affirmation aussi générale. De plus en plus, on découvre la diversité des sources de saint Thomas, notamment l'influence du néoplatonisme. Aristote reste bien "le" philosophe et l'auteur explique comment Thomas l'interprétait, cherchant, plus que la fidélité à la lettre, l'intention profonde pour la reprendre à son compte : "Il a entrepris ces commentaires dans une perspective apostolique pour mieux faire son métier de théologien et mieux accomplir son œuvre de sagesse telle qu'il la comprenait à la double école de saint Paul et d'Aristote : proclamer la vérité et réfuter l'erreur" (p. 344).
Lors de ses séjours à Naples, Paris, Cologne et Rome, Frère Thomas compose ses commentaires bibliques, ses synthèses théologiques, ses "questions disputées" à un rythme étonnant. Loin de [128] céder à la seule explication surnaturelle, l'auteur a soin de replacer celle-ci dans toute la réalité d'un penseur, certes génial, certes soutenu par un exceptionnel charisme, mais aussi sachant prendre tous les moyens humains d'accomplir une telle tâche intellectuelle. En analysant les manuscrits retravaillés bien des fois par Thomas, en le montrant se constituer un fichier d'une œuvre d'Albert le Grand ou préparer telle partie de sa Somme par tel commentaire d'Aristote ou de l'Ecriture, en le voyant annoter ses propres commentaires en vue d'une prédication, le P. Torrell restitue, peut-être pour la première fois, ce que tout disciple doit à son maître surtout si ce maître est Thomas : le réalisme de son existence.
Loin de rabaisser cette existence au plan horizontal, c'est au contraire la "grâce propre" de saint Thomas qui n'apparaît que mieux. Autrement dit, l'auteur a mis en œuvre une correspondance chère à Thomas, celle du réalisme de l'être et du réalisme de la grâce. C'est pourquoi ce premier volume (biographique) est tendu vers le second (spiritualité) et en livre souvent un avant-goût. Qu'on lise, par exemples, la partie intitulée "Théologie, vie et prière" (p. 225s.), ou les développements sur la piété eucharistique, ou encore la présentation de l'étonnante section de la Somme sur la "vie de Jésus", "probablement la partie la plus neuve de sa christologie" où l'on peut "observer plus d'une rencontre entre ces pages et l'évolution de Thomas dans les derniers mois de sa vie" (p. 377).
Avant d'aborder la postérité thomasienne immédiate, notamment les adversaires de Thomas puis sa canonisation, l'auteur présente les derniers moments de sa vie. C'est l'occasion de récapituler le portrait de saint Thomas à travers les meilleurs témoignages (385s.). Physiquement, Thomas était un homme à la fois robuste et délicat. Psychologiquement, "toujours gai de visage, doux et affable", communicatif, il était même capable d'humour et sans doute de bien des traits d'esprit, quoique dans une certaine modestie qui ne voulait blesser personne. Mais les exigences de sa mission de théologien l'obligeront à une austérité de vie : "S'il célèbre chaque jour la messe et en entend aussitôt une seconde, il remonte immédiatement dans sa chambre pour y travailler" (p. 407).
Frère Thomas est un contemplatif : "Ce saint, dont nous imaginerions la piété plus cérébrale, n'a pas craint d'écrire que l'humanité du Christ était une pédagogie suprêmement adaptée pour parvenir à sa divinité (...) on se défend mal de penser que Thomas parle ici d'expérience" (p. 413). L'auteur dégage trois manières de prier [129] de saint Thomas : la prière pour la lucidité de l'étude ; la dévotion à l'eucharistie dans la célébration quotidienne du sacrement ; la dévotion au crucifix. "Thomas ne cesse de rappeler que ‹toute action du Christ est pour nous un enseignement› (...) ce fut une règle de vie pour lui-même".
Au lecteur la joie de découvrir encore bien d'autres traits de caractère. Ajoutons : tout lecteur de ce beau livre y trouvera son compte. L'étudiant et le savant verront les propos appuyés par des notes bien fournies. A la fin, une cinquantaine de pages présentent un catalogue de toutes les œuvres de saint Thomas, brièvement situées, livrant l'argument essentiel, l'état des éditions et des traductions. Enfin, une bibliographie de plus de quarante pages achève de faire de ce livre la référence privilégiée pour tout étudiant en philosophie et théologie thomasiennes (fort heureusement, ce livre connaîtra très rapidement des traductions en plusieurs langues).
Mais ce livre n'est pas que pour les savants. Tout public cultivé pourra s'en nourrir. Le texte se lit avec aisance et ne tarde jamais à faire jaillir un trait édifiant de caractère ou de doctrine. Redisons-le, sa force exceptionnelle réside dans le réalisme du portrait ainsi établi. Même lorsqu'il rappelle ce que l'on savait déjà, le P. Torrell parvient à convaincre que c'est bien vrai. On suit avec d'autant plus d'intérêt tout ce que l'ouvrage met en valeur de nouveau. Que frère Thomas soit un saint, un savant docteur de l'église, un mystique, c'est une chose ; en restituer la réalité à la fois historique, théologique et spirituelle en était une autre et c'est le présent travail du P. Torrell, qui fait attendre avec impatience le second tome.
Gilbert Narcisse O.P.
© Sources 19 (1993) 3, pp. 126-129.
CH - Fribourg