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Jean-Pierre Torrell O.P., Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel. Initiation 2. (Pensée antique et médiévale, Vestigia 19). Editions universitaires, Fribourg - Editions du Cerf, Paris, 1996, VIII + 574 p.
Voici un livre qu'on attendait depuis longtemps, et non seulement depuis que l'auteur l'eut annoncé en 1993. Dans une première Initiation à saint Thomas d'Aquin, Sa personne et son oeuvre en effet, J.-P. Torrell avait fait le point sur ce que l'on peut savoir aujourd'hui de la vie de frère Thomas et du contexte historique dans lequel ont été conçus ses ouvrages. Ce premier livre est précieux, du seul fait déjà qu'on le consulte à tout moment sur un détail de l'histoire qu'on veut apprendre, assurer ou prolonger. Un livre de référence. Mais un livre incomplet toutefois, en ce sens que l'auteur en dégageait alors un portrait de Thomas d'Aquin, qui était trop court pour répondre à l'attente des lecteurs.
Cette attente est aujourd'hui comblée avec la parution d'un second volume entièrement consacré à la figure spirituelle de Thomas d'Aquin. Ce livre, préparé depuis longtemps (on aimerait dire depuis que l'auteur a commencé à lire Thomas d'Aquin) par des études partielles ou particulières, comble en fait une lacune de taille: il manquait à ce jour un véritable portrait spirituel de saint Thomas, dont chacun devinait confusément les contours, auquel chaque lecteur aurait pu apporter une touche, mais un portrait large et vigoureux qui puisse trancher avec les tentatives intéressées à la seule 'piété' thomasienne. Ce volume, qui se présente comme une initiation, trouve une forme heureusement didactique: elle explicite les raisons de la chaleur vibrante (mais non sentimentale) que tout lecteur ressent en lisant les textes de Thomas, ou les grandes œuvres théologiques que l'on reconnaît à leur tonalité, comme celles de M.-M. Labourdette ou de C. Journet par exemple, où la vie spirituelle affleure dans l'exercice du travail philosophique ou théologique, mais non à côté de lui ni sur tout au-delà de lui.

C'est en partant d'une telle constatation que J.-P. Torrell construit son livre. Le théologien n'a nullement besoin de se départir de son travail pour trouver Dieu; il lui suffit "de pousser jusqu'au bout la requête de sa science pour être irrésistiblement dirigé vers Celui qui est le but ultime de sa vie de croyant" (p. 11). Il n'est besoin de rien ajouter à cette théologie scientifique pour la porter à la piété, car la théologie de saint Thomas "est d'autant plus spirituelle qu'elle est plus rigoureusement doctrinale" (p. VI).
Voilà l'intuition de l'ouvrage; il suffit de relire les textes théologiques de Thomas, de les articuler avec finesse et rigueur, d'en souligner un petit détail discret qui échappe d'ordinaire, pour que se dégage aussitôt tout l'arôme et l'intensité de la vie du saint. Aussi le plan de l'ouvrage s'organise-t-il sur les axes qui sont ceux de la théologie. Il était donc exclu, dans un domaine aussi vaste, complexe, et intime à la conscience de chacun, de chercher à être exhaustif: étant donné que c'est toute la personne de frère Thomas qui se trouve engagée dans chacune des grandes pages de son œuvre, il n'était pas question d'enfermer une telle personnalité en un portrait quelconque, si large et profond soit-il. Le projet est plus modeste: faire goûter des textes savoureux, souvent techniques, toujours précis, dans ce qu'ils comportent de vie spirituelle implicite. Sans demander à une telle présentation d'être exhaustive, chacun en revanche était en droit d'en attendre un équilibre. C'est ce à quoi J.-P. Torrell s'est montré particulièrement attentif: non seulement il cherche à faire vibrer à telle page plus spirituelle du maître dominicain, mais il montre qu'une saine spiritualité chrétienne ne peut se développer sans une robuste attention à tous les points de doctrine qui importent, dont le moindre oubli eût été dommageable.

D'où le plan suivi par cette initiation, dont les idées maîtresses sont explicitement rappelées à la fin de l'ouvrage (pp. 496- 503). Six caractéristiques permettent en effet de qualifier la spiritualité chrétienne de frère Thomas.

[86] Premièrement, elle se donne radicale ment comme une spiritualité trinitaire: "Prise comme elle l'est dans le mouvement de "sortie" de la Trinité et de "retour" vers elle, à l'initiative du Père et grâce à l'œuvre conjointe du Fils et de l'Esprit, la vie chrétienne selon Thomas est une réalité résolument théologale, trinitaire" (p. 496). La personne du Père, "connu comme inconnu", s'offre à la contemplation comme un abîme insondable qu'on ne peut que pressentir ici- bas, contemplation qui s'achèvera dans la vision bienheureuse, véritable aimant de la vie humaine. La personne du Fils est le Verbe qui préside à la première création de toutes choses et qui, Verbe incarné, permet le retour de l'humanité vers Dieu. Contrairement à une idée reçue, Thomas d'Aquin refuse de subordonner le rôle unique du Fils à l'idée aristotélicienne de science universelle qui évacuerait le contingent et les événements particuliers: on y découvre seulement une autre cohérence, celle de l'histoire du salut. Quant à la personne de l'Esprit Saint, Thomas lui reconnaît, par appropriation, le rôle décisif de direction de toute vie personnelle et ecclésiale.

Deuxièmement, la spiritualité de saint Thomas est une spiritualité de déification. Bien sûr, l'accent porte moins sur l'effort moral de l'homme que sur l'œuvre gratuite de la grâce qui rend l'homme conforme à Dieu: "Le Fils de Dieu, écrit Thomas à la suite d'une longue tradition, s'est fait homme afin de faire les hommes Dieu et fils de Dieu" (Compendium theologiae I, 214). Seul Dieu déifie.

Troisièmement, il s'agit d'une spiritualité "objective" c'est-à-dire d'une spiritualité où la personne humaine, fixant son regard sur Dieu, alpha et oméga, apprend à se déprendre de soi-même. Décentré vers Dieu, ce ne sont pas les états d'âme du chrétien qui comptent, mais son attachement à Lui. Cette dimension était assez décisive pour que Thomas rappelle, au plus fort de la querelle des mendiants qui faisait rage à Paris, que ce n'est pas le détachement du monde qui est décisif, mais l'attachement à Dieu. On citera à ce propos un petit extrait du Commentaire du credo qui donne le ton de cette spiritualité:

"Ainsi que le dit le bienheureux Augustin, la passion du Christ suffit pour nous instruire complètement sur notre manière de vivre. Quiconque veut mener une vie parfaite n'a rien d'autre à faire que de mépriser ce que le Christ a méprisé sur la croix et de désirer ce qu'il a désiré. Il n'y a pas en effet un seul exemple de vertu que ne nous donne la croix. Cherches-tu un exemple de charité? "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Et le Christ l'a fait sur la croix... Cherches-tu un exemple de patience? Le plus parfait se trouve sur la croix... Un exemple d'humilité? Regarde le Crucifié. Un exemple d'obéissance? Mets-toi à la suite de celui qui s'est fait obéissant au Père jusqu'à la mort... Un exemple de mépris des choses terrestres? Marche derrière celui qui est le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois, en qui se trouvent tous les trésors de la sa gesse et qui cependant, sur la croix, apparaît nu, objet de moqueries, conspué, frappé, couronné d'épines, abreuvé de fiel et de vinaigre, mis à mort" (p. 158).

Quatrième caractéristique: la spiritualité de Thomas est "réaliste": au lieu que le corps soit écarté au profit d'une spiritualité de la désincarnation, les facultés inférieures y sont progressivement rectifiées, car c'est la personne tout entière qui. se trouve orientée vers sa fin. Pareillement, la grâce qui vient achever l'oeuvre de la nature, la surélever en la rendant à elle-même, fait que les fins infravalentes de l'homme ne sont pas occultées: la théologie de Thomas est aussi une théologie des réalités terrestres.

Par là même, et c'est un cinquième caractère, cette spiritualité est celle de l'épanouissement humain, et du bonheur, où l'homme se réalise lui-même en trouvant Dieu.

C'est enfin une spiritualité de la communion, car l'homme, qui est un être social, voit sa vie relationnelle parvenir à une expression proprement spirituelle dans la vie du corps ecclésial.

Il reste un problème toutefois, qui marque moins un défaut de l'ouvrage qu'une invitation à poursuivre la tâche: en se concentrant exclusivement sur Thomas d'Aquin, l'auteur souligne ce qui [87] le caractérise en propre. Or pour cerner cette spécificité, il faudrait une confrontation historique et méthodique avec d'autres types de spiritualité développée par les contemporains du dominicain; on y verrait mieux ce qui est propre à Thomas et ce qui est une attitude chrétienne plus largement répandue à cette époque. Par exemple, Thomas parle souvent de la pauvreté, insistant notamment sur le fait que l'abandon des richesses n'est qu'une voie, alors que la perfection chrétienne consiste à suivre le Christ. La conception thomasienne de la pauvreté n'est pas semblable à celle d'auteurs franciscains notamment; l'auteur le sait et il le dit (p. 508, n. 24), mais on aimerait voir en quoi très exactement elle s'en distingue. Tout cela serait, il est vrai, un autre travail.
Il y a beaucoup plus encore dans ce livre, car l'ouvrage aujourd'hui présenté au public est truffé de qualités. On pourrait insister sur sa valeur d'érudition, sur les notes discrètes, mais suffisamment riches pour permettre de suivre des thèmes volontairement prétérités; on pourrait parler de la belle attitude qui consiste à mentionner dans les innombrables travaux utilisés ce qu'ils ont de meilleur, sans jamais insister sur leurs manquements ou leurs erreurs; on pourrait signaler la bibliographie soignée et les index utiles. Mais on trouvera surtout dans ce livre de très nombreux textes, traduits souvent pour la première fois en français, et soigneusement présentés; non seulement Thomas y prend constamment la parole, mais cette parole lui est donnée en des lieux que connaît moins le grand public, et que les érudits eux- mêmes ont souvent négligés: les Commentaires de l'Ecriture et les sermons notamment. Le premier volume d'initiation avait déjà appelé à un réajustement: avant d'être un philosophe lisant Aristote, Thomas était professionnellement chargé de commenter l'Ecriture. Cette perspective historique se prolonge ici dans le choix des textes cités qui, tels le Commentaire à l'Evangile de Jean ou les Commentaires aux Epîtres de Paul, assument l'analyse doctrinale élaborée par frère Thomas, et la fait servir à un seul but: suivre le Christ.

François-Xavier Putallaz
©   Nova et Vetera 22/1 (1997) 85-87.
       www.thomisme.fr